Les routes commerciales : nerfs de la mondialisation, lignes de pouvoir

Les routes commerciales, qu’elles empruntent la terre comme la mer, sont une réalité millénaire.

Les flux qui les empruntent sont en croissance constante. Logique, car le commerce international n’a jamais cessé de s’intensifier. Ainsi, le volume d’échanges de marchandises a été multiplié par plus de 30 entre 1950 et 2020, tandis que la part du commerce mondial dans le PIB global est passée d’environ 2% au début du XXe siècle à plus de 30% aujourd’hui. Les crises, comme la pandémie, n’ont fait qu’engendrer des contractions ponctuelles sans inverser la tendance de fond.

Pour autant, malgré les progrès fulgurants des transports, de la conteneurisation et des technologies satellites pour l’optimisation des tracés d’acheminement, la réalité de la géographie reste immuable. Les mers, les détroits, les fleuves, les montagnes et les distances physiques conditionnent encore, plus qu’on ne l’imagine, les routes, les coûts et les délais. Un message numérique peut traverser le monde en quelques millisecondes, mais un conteneur, un baril ou un chargement de céréales reste soumis à la gravité, à la météo, à la topographie et aux règles de ceux qui contrôlent les passages.

Le détroit de Malacca, par exemple, est un passage historique essentiel entre l’océan Indien et l’Asie orientale, emprunté depuis des siècles par les navires transportant épices, soie, métaux précieux et biens de luxe. Ce fut aussi un lieu de piraterie, de rivalités locales et de contrôle stratégique, où la maîtrise du passage signifiait marge commerciale et influence politique.
Aujourd’hui, Malacca reste un goulet d’étranglement majeur : y transitent plus du quart du commerce maritime mondial et près de la moitié du pétrole transporté par voie maritime. Ce détroit nous rappelle que la géographie ne se dématérialise pas. Même dans un monde numérique, le passage des produits tangibles reste un enjeu de contrôle, de sécurité et de rente.

C’est précisément sur le contrôle des passages que nous nous penchons aujourd’hui.

Les passages stratégiques : Malacca, Ormuz, Suez, Panama et le Rhin

L’actualité de la guerre dans le Golfe Persique nous rappelle que le détroit d’Ormuz s’inscrit dans la même logique : un passage réduit, mais indispensable, où transite environ le cinquième du pétrole transporté par voie maritime. À chaque tension, les prix réagissent, les approvisionnements se crispent, et les conséquences sur le prix à la pompe touchent les pays les plus vulnérables. Dans ce type d’économies, une hausse brutale aux pompes alimente l’inflation, fragilise le pouvoir d’achat et peut fragiliser la paix sociale et donc l’équilibre politique.

Le canal de Suez joue un rôle similaire. Il concentre une part colossale des échanges entre l’Europe et l’Asie, et toute perturbation, accidentelle ou politique, se traduit par des détours, des surcoûts et des réorganisations de chaînes d’approvisionnement. Ainsi, le Président égyptien Nasser avait compris avant tout le monde qu’en matière d’énergie, celui qui contrôle la route prend de l’importance tant aux yeux des producteurs qu’à ceux des marchés consommateurs – ce qui avait conduit à crise de Suez liée à la nationalisation du canal en 1956, canal qui auparavant était co-détenu par des intérêts français et britanniques.

Le détroit de Malacca ajoute une dimension supplémentaire, en raison de sa position au carrefour de grandes puissances : congestion, risques de piraterie et enjeux géopolitiques entre la Chine, l’Inde, les États‑Unis et certains pays riverains, font de la région l’un des nœuds les plus sensibles de la mondialisation maritime.

Le canal de Panama est quant à lui exposé aux conséquences des dérèglements climatiques. En 2023–2024, la baisse des niveaux d’eau a forcé la réduction des transits et du poids des cargaisons, perturbant les flux entre l’Atlantique et le Pacifique. Le canal dépend de l’eau douce pour ses écluses, et les sécheresses répétées menacent son statut de passage de choix, d’autant plus que les États‑Unis, qui ont longtemps contrôlé le canal, scrutent avec une attention renouvelée cette infrastructure stratégique.

Le Rhin, en Europe, montre que la même logique vaut à l’intérieur des continents. A l’été 2022, des niveaux d’eau très bas ont obligé les péniches à naviguer à moitié chargées, renchérissant les coûts et mettant en évidence la fragilité d’un corridor fluvial vital pour l’industrie allemande et européenne. Là encore, la sécheresse devient un facteur de sécurisation économique : l’eau n’est plus seulement une question environnementale, mais un enjeu de souveraineté logistique.

Canal Istanbul : pharaonique projet de “doublement” du Bosphore

Le Bosphore, lui, illustre un autre type de réaction : celle de la redéfinition des passages stratégiques. Le projet de Canal Istanbul, porté par le pouvoir turc, entend construire un canal artificiel parallèle au détroit, destiné à désengorger le trafic maritime et à capter des recettes de transit supplémentaires. À l’image d’un canal de secours, visant à doubler un détroit du Bosphore étroit où les accidents de navires présenteraient, d’après le pouvoir turc, des risques pour les populations qui vivent le long des berges d’Istanbul, ce dispositif pharaonique, qui doit relier la mer Noire à la mer de Marmara, s’inscrit dans une logique de maîtrise nationalisée des passages maritimes, au risque de fragiliser durablement les équilibres environnementaux et de creuser la méfiance des pays riverains.

Le projet ne suscite de consensus ni à l’échelle domestique (la municipalité d’Istanbul étant aux mains de l’opposition), ni à l’international : la Russie et l’Union Européenne doutent de la légitimité juridique et de la sécurité d’un tel canal, alors que le Traité de Montreux encadre déjà la navigation dans le détroit de Bosphore et, de fait, la présence navale dans la mer Noire. Ce que ce projet révèle surtout, c’est une volonté turque de reprendre la main sur un passage critique pour gagner en influence politique et économique sur la route entre l’Asie, l’Europe et la mer Noire.

Les Nouvelles Routes de la Soie contre Stratégie Indo-Pacifique : un réseau mondial de corridors qui cristalise la rivalité Chine – Inde

Sur la terre ferme, la Chine construit un réseau global d’infrastructures sous l’initiative des Nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiative). Aujourd’hui, 155 pays sont membres de ce dispositif, couvrant la quasi‑totalité des pays d’Asie (sauf l’Inde, le Japon, Israël et le Bhoutan), la majeure partie de l’Afrique, ainsi que de nombreux États d’Europe, d’Amérique latine et d’Océanie. Parmi les États engagés, on retrouve des puissances importantes comme le Vietnam, l’Indonésie, le Pakistan, le Kazakhstan, la Turquie, l’Arabie saoudite, le Brésil ou encore la Grèce, qui illustrent la capacité de ce projet à relier les grandes zones de production, de consommation et de transit.

Derrière ce tissu d’alliances visant en apparence à « raccourcir » la géographie, se cache une logique unifiée : la Chine cherche à sécuriser des corridors fixés par ses propres choix, à réduire sa vulnérabilité extérieure et à exporter sa capacité de financement, de construction et de standardisation. La Chine obtient en échange l’accès à de nouveaux marchés, la possibilité de détourner des flux commerciaux et une influence politique indirecte sur les États dépendants de ses infrastructures et de ses financements.

En face, l’Inde, avec le soutien de la France, des États‑Unis, de l’Union Européenne, de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, de l’Allemagne, de l’Italie et d’autres pays, développe le corridor IMEC (India‑Middle East Economic Corridor), porté politiquement par le duo Modi‑Macron et coordonné pour la France notamment par Gérard Mestrallet, ancien P-DG d’Engie, et envoyé spécial du Président de la République auprès des partenaires du projet. Ce projet entend offrir une alternative aux corridors chinois, en reliant l’Inde au Golfe puis à l’Europe par un ensemble de voies ferroviaires, portuaires, énergétiques et numériques.

L’Inde, soutenue par les États‑Unis, le Japon, l’Australie, le Royaume‑Uni, la France, et d’autres alliés, pousse également une stratégie indo‑pacifique qui vise à sécuriser les détroits, les débouchés maritimes et les corridors de passage entre l’Asie, l’océan Indien et l’Océanie. D’une certaine manière, l’IMEC prolonge la stratégie indo-pacifique par une infrastructure multi-modale.

Personnellement, je vois dans la question des Nouvelles Routes de la Soie vs. le Corridor IMEC la manifestation d’un découplages idéologiques des civilisations, l’avatar d’un schisme tectonique profond, l’initialisation d’une sorte de guerre froide 2.0. Après tout, pour paraphraser la formule de Clausewitz, l’économie est la continuation de la guerre et de la politique par d’autres moyens.

Les faveurs convoitées et les cartes des alliances

Dans ce jeu, les marchandises circulent, mais aussi des faveurs politiques, économiques et normatives. La Chine cherche à transformer ses investissements en avantage stratégique durable : elle veut des routes sécurisées pour ses exportations et ses importations, des États économiquement dépendants, et une liberté de manœuvre accrue dans les enceintes internationales. Les alliés de la Chine sont des pays en quête de financements, d’investissements dans les infrastructures, de marchés pour leurs marchandises, souvent au prix d’un alignement plus ou moins tacite sur sa vision géopolitique, ou a minima d’une forme de complaisance tacite sur les sujets qui fâchent – notamment les quatre territoires les plus sensibles aux yeux de Pékin : le Tibet, le Xinjiang, Taiwan et Hong Kong.

À l’opposé, le G7, l’Inde, certains États du Golfe, ainsi qu’une partie de l’Asie et de l’Europe construisent un espace de coopération qui cherche à limiter la dépendance à la Chine, tout en s’appropriant une part de la rente de passage. Leurs objectifs sont clairs : sécuriser les détroits et les canaux, contrôler ou influencer les principaux corridors de transit, s’assurer la loyauté de pays clés du Golfe, de l’Asie et de l’Afrique, et, surtout, préserver une marge de manœuvre politique et économique dans un monde de plus en plus compartimenté.

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Je conclus en rappelant l’évidence : maîtriser la géographie des routes, c’est aussi lire la géopolitique des alliances, et actuellement, celles-ci en disent long sur la recomposition en cours de l’ordre mondial. Les logiques de blocs, que l’on croyait révolues depuis la chute du mur de Berlin, sont revenues sous des formes nouvelles : si tout le monde a en tête la guerre que se livrent les grandes puissances sur la course à la technologie en général et à l’intelligence artificielle en particulier, les routes commerciales, qui associent les destins des pays qu’elle traverse, en sont indubitablement l’une d’elles.

Face aux extrêmes : l’importance de la stabilité institutionnelle pour le redressement de l’économie française

La France doit en grande partie – ce qui fut pendant longtemps – sa notation AAA et ses emprunts obligataires à des taux décorrelés de sa capacité à rembourser sa dette, à l’extraordinaire stabilité politique de la Cinquième République. Cette stabilité attire les multinationales, qui trouvent en France un environnement institutionnel prévisible et fiable. Ainsi, la lisibilité des institutions françaises dans le temps long explique largement pourquoi la France est régulièrement célébrée par les classements comme première terre d’accueil des investissements étrangers en Europe. La création d’emplois, pour perdurer, préfère des règles du jeu impopulaires mais connues, à des mesures d’attractivité spectaculaires mais éphémères.

Cependant, la récente dissolution surprise de l’Assemblée nationale a entraîné un séisme politique qui a pris de court les décideurs économiques, dont l’immense majorité est silencieuse face aux enjeux critiques auxquels les Français font face. Même si je suis pour ma part convaincu que les entreprises ont une fonction citoyenne, et que la Cité attend par conséquent de leurs représentants qu’ils jouent leur rôle, ce silence des grands patrons peut se comprendre : les dirigeants des entreprises publiques comme privées ne veulent pas créer de remous parmi leurs salariés, dont certains votent pour les extrêmes LFI et RN, ni perturber les relations commerciales avec leurs fournisseurs, clients, actionnaires, partenaires etc., qui eux aussi, statistiquement, ont trempé dans les votes populistes.

Pourtant, les dirigeants ont une responsabilité, celle de prendre soin de leur terrain de jeu sur tous les plans : humain, environnemental, économique, sociétal. Et les dirigeants d’entreprises françaises sont, par construction, des patriotes convaincus qu’il fait bon entreprendre en France. Certes, le pays cultive ses imperfections et a le don de faire sortir du chapeau des problèmes tous plus incongrus les uns que les autres. Mais quelle diversité ! Quelle créativité ! Quels talents ! D’André Citroën à Xavier Niel, qui a rendu l’usage de la téléphonie mobile accessible au plus grand nombre, de Jean-Luc Lagardère à Bernard Arnault, première fortune du monde, de Marguerite d’Hausen à Marie-Louise Jaÿ, l’Europe nous envie nos génies du business. Ces génies se sont aussi construits parce que la France propose ce petit quelque chose qui fait d’elle un pays unique à la Société des Nations : pays de la Déclaration Universelle des droits de l’homme, la France se veut porteuse d’un message empreint de valeurs d’exemplarité, d’ouverture et de tolérance que l’Occident tout entier s’est approprié comme siennes, et qui habitent l’Union européenne jusque dans sa doctrine de fonctionnement.

La lecture de chacun des trente articles de la Déclaration Universelle des droits de l’homme doit nous appeler à la responsabilité au moment de mettre le bulletin dans nos urnes : les extrêmes appellent au bouleversement de nos institutions. Institutions qui, depuis 1958, ont fait la preuve qu’elles sont les garantes du bon fonctionnement de notre démocratie et de la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, mais aussi de la pérennité des entreprises qui soldent nos paies, et qui créeront demain les emplois de nos enfants. Il ne s’agit pas de ne jamais changer, mais de changer en adéquation avec nos principes qui échappent aux partis des extrêmes. LFI a fondé sa campagne européenne sur un antisémitisme assumé qui se rappelle, de l’Affaire Dreyfus à la Rafle du Vel d’Hiv’, aux pires relents de notre Histoire récente, et mis l’irresponsabilité économique au coeur de son programme en voulant, pour séduire les masses, creuser brutalement un déficit public dont on sait qu’il est déjà difficilement soutenable sans une savante combinaison de développement sans relâche des rentrées fiscales d’une part et de rigueur budgétaire d’autre part. Quant au RN, ses racines profondes puisent dans une xénophobie nauséabonde – la garde rapprochée de la patronne est constituée d’anciens gudards, authentiques fascistes biberonnés à l’idéologie néonazie du national socialisme qui veut d’abord mettre un terme à la liberté de la Presse, puis à l’Etat de droit – malgré la malice qu’il a eue de se constituer durant des années durant une vitrine que certains jugent présentable.

J’ai pour ma part la chance et le plaisir, chez BWI, de diriger une équipe majoritairement constituée de talents étrangers et de Français issus de l’immigration – votre serviteur y compris. Depuis les résultats des élections européennes et l’annonce de la dissolution du Parlement, nous avons déjà subi la rétractation d’un ingénieur à haut potentiel, que nous souhaitions faire venir en France, mais qui, à l’aube de fonder une famille, a jugé l’environnement politique et institutionnel contraire à la douceur et la volupté qu’exige l’arrivée d’un nouveau-né. Cette décision fut évidemment une défaite pour nous qui avions passé du temps à le détecter, à le qualifier, à le sélectionner, pour le talent lui-même qui avait fait le choix courageux de vivre la grande aventure de l’émigration vers la terre d’accueil de Marie Curie et de Tahar Ben Jelloun, et surtout pour la France, qui y perd à jamais les rentrées fiscales et sociales d’une famille éduquée et travailleuse, et de sa descendance. Je vous propose de faire de cet épisode récent, dont je fus aux premières loges, un épiphénomène, une exception, et non la règle. La France se trouverait marginalisée si l’un des partis extrêmes arrivait au pouvoir. Par voie de conséquence, ses élites céderaient aux sirènes de la concurrence internationale, entraînant une perte de compétitivité durable pour nos secteurs industriels, qu’ils fassent notre souveraineté, comme l’aéronautique ou le nucléaire, ou notre fierté, comme la science, le luxe, la gastronomie, ou encore le tourisme.

Les 29 et 30 juin, les 6 et 7 juillet de cette année 2024, ne nous trompons pas de combat : il ne s’agit pas de donner une note à soixante-six années de Cinquième République, à trente-et-une années d’Union Européenne, ni même aux sept années de la présidence d’Emmanuel Macron, mais de rappeler au monde, et de nous conforter dans notre for intérieur, que nous, Français, sommes fidèles aux principes républicains d’attachement à la liberté et à la démocratie, dont nous avons si régulièrement la fatuité de rappeler au monde occidental, qui se les est faites siennes, leur paternité. Si nous sommes vraiment attachés à défendre une certaine idée du monde, alors montrons l’exemple et préservons nos institutions. Préserver nos institutions, c’est la clé de voûte de la stabilité qui a fait notre attractivité et l’enchantement des investisseurs étrangers. Préserver nos institutions, c’est garantir l’avenir économique de la France et des emplois pour nos enfants !

Abrogeons les jours fériés pour relancer l’économie française !

376666_475469422499871_1915333819_n[1]Non je ne me suis pas spécialement réveillé ce matin en me disant que je me ferais plus d’ennemis que d’habitude aujourd’hui. Mais à force de (re)chercher des recettes de cuisine toutes plus farfelues les unes que les autres, de complexifier le paysage réglementaire de propositions de lois qui seraient peut-être efficaces si elles n’étaient pas immédiatement rabotées ou annulées par une contre-mesure tout aussi ésotérique à l’effet inverse au moindre départ de feu social ou émanant d’un groupe d’influence disposant des leviers nécessaires, et bien nos politiques en finissent par en oublier les fondamentaux : la création de richesses pour le plus grand nombre passe par la réhabilitation du travail, une valeur fondamentale pour certains, un gros mot pour d’autres, un tabou trop souvent. Révolutionnaire, n’est-ce pas ?

Il me semble que je peux capitaliser le temps de ce blog post sur une double légitimité pour évoquer le sujet du travail : primo, je ne suis ni encarté politiquement, ni affilié à aucun mouvement de syndicalisme patronal qui soit, donc ne prêche pour aucune paroisse en particulier ; secondo, je suis confronté au quotidien aux réalités économiques et sociales de mon pays en tant que Président et donc premier commercial de mon entreprise, Verteego, qui vend des services innovants de data management aux entreprises et aux collectivités. Voici pour ma double légitimité, et pour l’occasion, et bien nous sommes un lundi de Pâques, donc l’occasion de taper sur les jours fériés (nous allons y venir) est rêvée, et puis ça dort dans ma chaumière, donc j’ai les quelques minutes qu’il me faut pour fulminer sur mon clavier plutôt que dans ma barbe ou auprès de ma chère et tendre.

Un chef d’entreprise donc, d’une PME de surcroît, mais un chef d’entreprise qui appréhende le mois de mai qui arrive avec 3 « ponts » sur 4 semaines. En gros, cela veut dire qu’on oublie le business en mai comme on l’oublie en août pour cause pause estivale, en décembre car on prépare les fêtes de fin d’année, et en janvier car nos clients clôturent leur année fiscale. Vous l’avez compris, je n’ose même pas m’aventurer dans l’idée de toucher aux sacro-saintes 35 heures, mais je propose un avatar plus « soft » et il me semble acceptable de l’augmentation du temps de travail qui consisterait en l’abrogation pure et simple de la majorité de nos jours fériés nationaux. A voir au cas par cas en fonction de leur puissance symbolique et de leur légitimité historique et sociale. Ou bien appliquons carrément la règle du hasard pour déterminer quels jours fériés sauteraient en instaurant un devoir de mémoire sous la forme d’une minute consacrée au rappel de l’histoire.
Petit calcul de coin de table : mettons que sur la petite dizaine de jours fériés français nous en récupérions 5 au titre de la relance solidaire, cela fait 1 semaine de gagnée sur environ 40 semaines de travail. Soit 2,5% de croissance du temps de travail. Mettons qu’après retraitement du manque à gagner du secteur tourisme – hôtellerie – restauration – transports – loisirs il nous en reste 2%, cela fait un supplément de 2% d’output en provenance directe de nos fonctions de production, donc potentiellement 2% de PIB en plus ! au prix d’une petite semaine supplémentaire de travail qui en plus pourrait avoir la fonction de dé-cloisonner notre mois de mai fichu. Je ne sais pas pour vous mais moi, les 2% de croissance supplémentaires, je les prends avec le sourire dans la conjoncture actuelle.
Poussons la logique jusqu’au bout : on pourrait imaginer qu’une telle mesure n’entre en vigueur pour l’année calendaire suivante que dès lors que la croissance du PIB de l’année passée soit inférieure à 3%. Une manière élégante, je pense, de manier la carotte et le bâton en responsabilisant toutes les parties prenantes du développement économique et social de notre pays.

Supprimer les jours fériés : mazo le Jérém’ ? Faisons parler les chiffres de la comparaison avec l’Allemagne, un voisin plus peuplé, à l’histoire récente plus complexe (la réunification…), avec plus de voisins, donc en apparence plus difficile à gouverner, mais qui réussit comparativement beaucoup mieux que nous. Le temps de travail moyen d’un employé à temps plein en France est le plus bas d’Europe et se chiffre à 1.679 heures, soit 224 heures de moins qu’en Allemagne. 224 heures ! Dit autrement, toutes choses égales par ailleurs, un salarié en Allemagne travaille chaque année 6 semaines de plus qu’un travailleur français.
Et si la réduction du temps de travail en Europe est une tendance lourde des réformes politiques et sociales de ces 15 dernières années, la France a réduit de 270 heures le temps de travail obligatoire entre 1999 et 2010, contre 124 heures pour l’Allemagne sur la même période. Pour faire simple, disons qu’on va deux fois plus vite que nos voisins allemands dans la mise en place de mesures visant à travailler moins.
A côté de cela, le ratio de rentabilité d’exploitation sur le chiffre d’affaires était en 2012 de plus de 6% outre-Rhin, contre 5,6% côté hexagonal. Soit 10% d’écart de performance entre nos entreprises en moyenne : c’est colossal. Pour rappel les Allemands travaillent environ 15% de plus (cf. nos 224 heures ci-dessus).

A l’heure où notre économie peine à se relancer, où le populisme gagne chaque jour du terrain, où le chômage atteint des sommets historiques sans que ne vienne poindre à l’horizon le moindre espoir d’une inflexion, où nous ne cherchons même plus à habiter le costume de « grande puissance moyenne » qui fut jadis le nôtre, il me semble que réhabiliter le travail dans sa forme la plus noble pour laisser à nos entreprises une marge d’investissement dans de nouveaux projets, à nos équipes le temps d’employer leur créativité à proposer de nouveaux produits ou services plutôt que de courir derrière la montre en permanence, aurait pour effet d’envoyer un signal, celui d’un effort de la population active pour une relance consciente de sa production en retrait face à la concurrence, de renforcer la crédibilité de la marque France aux yeux des investisseurs internationaux à la recherche des territoires les mieux positionnés pour participer aux échanges de demain et les mieux à même de les aider à s’insérer au mieux dans la mondialisation, et de créer immédiatement un surplus de valeur ajoutée qui se traduirait mécaniquement et instantanément dans nos indicateurs macroéconomiques. Le message serait « Nous, Français, ne sommes pas les fainéants que vous imaginiez. Nous avons des gens extraordinaires d’inventivité et de savoir-faire, et nous prenons soin de leur laisser le temps de réaliser leur potentiel !« .

1309-07[1]Je ne pense pas que ces quelques jours – une semaine de travail disions-nous – soient à même de porter atteinte à notre productivité, présumée élevée, a fortiori s’ils sont consacrés à la mobilisation des forces vives des entreprises et des collectivités autour de projets de transformation par le numérique, pour préparer les organisations à leurs réalités de demain.

Un jour quand je le pourrai, j’essaierai d’écrire sur la nécessité absolue d’ouvrir grand les vannes de l’immigration aux classes de travailleurs dont nous manquons le plus et de concevoir et mettre en oeuvre un véritable marketing de notre territoire auprès d’entrepreneurs, d’où qu’ils viennent : paradoxalement, l’immigration qualifiée est un vecteur majeur de création d’emplois.

Sources (par souci d’anticipation…) :

Coe-Rexecode sur la comparaison France / Allemagne des temps de travail à partir de données Eurestat 2012

Chiffres OCDE 2013 sur les temps de travail annuels dans un certain nombre de pays

Une étude de la BACH (Bank for the Accounts of Companies Harmonized) datant d’octobre 2014 sur la profitabilité des entreprises dans un échantillon de pays européens

Pourquoi la France est une terre fertile pour investir en R&D

J’ai été interpellé par un article publié hier par le New York Times, Au Revoir, Entrepreneurs, qui raconte une histoire – un peu trop teintée de French Bashing à mon goût – d’un entrepreneur français parti s’installer à Londres car dégoûté des lourdeurs administratives, fiscales et sociales françaises, ainsi que de la morosité hexagonale. J’ai cofondé (au travers la même société, Emerald Vision SA, et avec la même équipe) Verteego il y a 6 ans, et Jolicharts il y a 2 ans. Nous avons investi en moyenne sur les 3 dernières années 83% de notre produit d’exploitation en R&D. Et ce n’est pas près de s’arrêter. Nous avons rapatrié des jobs d’ingénieur R&D de l’Inde vers la France grâce à la combinaison JEI + CIR + CII + présence d’une BPI France plus dynamique que jamais. Pourtant, nous pourrions exercer notre métier depuis partout dans le monde, et nous avons choisi Paris. En grande partie car pour moi, lorsqu’on choisit de ne pas passer trop de temps à s’occuper de ces mécanismes plutôt que de ses clients, la France est un véritable paradis fiscal pour les sociétés intensives en R&D. Discutons-en quelques instants. Pour reprendre l’article du NYT, Oui il est certain Londres est par rapport à Paris une ville plus importante et plus internationale, mieux insérée dans la mondialisation, qui attire plus de talents et d’investissements, mieux reliée au continent américain (pour des raisons linguistiques) comme au continent asiatique (pour des raisons migratoires), et de manière générale qui traite des volumes d’affaires plus importants que la place parisienne, qui pourtant fait plus qu’amende honorable à l’échelle européenne. Même si tout n’y est pas rose (notamment les salaires des développeurs, en raison de la concurrence des banques dont l’IT est l’usine), il est clair que Londres compte de nombreux atouts. Et Oui encore, ça va mal en France: depuis la création de l’euro en 1999, le PIB par tête a augmenté de 0,8% par an en France, contre 1,3% en Allemagne. Notre coût du travail était inférieur à l’Allemagne à l’époque, il lui est maintenant supérieur. Nos volumes à l’export représentaient 60% des volumes allemands, contre moins 40% aujourd’hui. Notre taux de chômage culmine à 11%, contre à peine plus de 5% outre-Rhin. Notre déficit public est de 57% du PIB, le taux le plus important de la zone euro. Et malgré les beaux discours la tendance n’est manifestement pas à la réduction du train de vie – donc des effectifs – des administrations de l’Etat. Quant au ‘choc de simplification’, on attend toujours: allez expliquer à un anglais qu’en France il existe 214 taxes, ou encore à un brésilien que la France compte 36.000 communes alors qu’au Brésil il y a 5.500 communes pour près de 6 fois plus d’habitants. Oui enfin, car c’est viscéral chez lui, le gaulois est critique, morose, râleur, railleur, jamais content, jaloux du succès des autres. Et l’on n’y changera rien. Ou pas rapidement. Donc Londres, pourquoi pas après tout. MAIS (car il y a plusieurs mais), en France, on a, quand on fait de la R&D et de l’export, des outils formidables à disposition du financement de sa croissance. – le statut de Jeune Entreprise Innovante, une sorte de label du Ministère de la Recherche, qui permet de bénéficier de charges sociales amoindries; nous en bénéficions moins significativement qu’avant mais cela nous a bien aidé à traverser les premières années jusqu’à atteindre le point mort en 2011; – le Crédit d’Impôt pour la Recherche, éventuellement combiné dorénavant au Crédit d’Impôt Innovation, qui permet de ‘récupérer’ grosso modo 30% de ses investissements en R&D, avec des délais de collecte tout à fait raisonnables (nous constatons entre 2 mois les bonnes années et 5 mois les années de demandes d’approfondissement, ça reste très correct pour l’administration fiscale). C’est un dispositif extraordinaire d’efficacité et de simplicité (un simple formulaire à remplir chaque année) et qui rend nos investissements exceptionnellement élevés en R&D viables du point de vue de nos actionnaires: ce n’est pas pour rien si Rakuten vient d’annoncer qu’il choisissait la France plutôt que le Luxembourg ou … Londres pour y implanter son centre de R&D; – la loi TEPA, dont nous avons bénéficié lors de nos 3 tours de financement auprès de 40 investisseurs et qui a facilité la défiscalisation partielle de leurs participations à nos augmentations de capital; – BPI France, la fameuse Banque Publique d’Investissement, machine de guerre au service des projets des entreprises devenue aujourd’hui le premier capital-investisseur d’Europe!, qui nous a financé sous la forme d’une subvention une étude de faisabilité technique immédiatement dès notre création, puis avancé à taux zéro une somme considérable au travers l’appel à projet gouvernemental Eco-Industrie pour bâtir le prototype de notre plateforme Verteego ensuite, puis alloué avec le CFI (voir ci-dessous) une enveloppe pour peaufiner la UX de Jolicharts; – le PEA PME, c’est tout nouveau mais l’idée est là. Et à Paris: – le Centre Francilien de l’Innovation (CFI), guichet unique des projets d’innovation, efficace et facilitateur de projets européens; – l’Agence Régionale de Développement Paris Ile-de-France, qui nous file un gros coup de main à l’export (décoration de notre stand au Brésil; mises en relation très qualifiées en Chine,…) – la Région elle-même, avec le dispositif PM’Up, qui comprend contrairement aux idées reçues très bien les contraintes et réalités des PME et prend à sa charge de manière souple et rapide une partie du BFR de vos projets d’accompagnement. Et pour exporter (nous sommes en plein dedans avec l’ouverture à suivre de nos filiales chinoise et brésilienne): – BPI France toujours, qui peut financer la capitalisation de vos filiales; – la COFACE, qui vous assure contre l’échec commercial à l’export! – Ubifrance, véritable prolongation mondialisée de vos efforts de prospection, à des tarifs imbattables; – Vivapolis, si vous travaillez sur le thème de la Ville Durable, la France au travers son Ministère du Commerce Extérieur vous aide même à vendre en meute partout dans le monde votre savoir-faire. Cela fait 30 ans qu’Allemands et Suédois font ça très bien, et comme on sait comment ça fonctionne, ça va produire des résultats très tangibles. Vous comprenez pourquoi je suis choqué de la diatribe du NYT, et de manière générale des entrepreneurs qui dénigrent la scène française. Même si dans le cas de l’entrepreneur de l’article du NYT qui ouvrait des centres dentaires à Marseille, il est certain que ce business low tech ne lui permettait pas de bénéficier du coup de pouce à la française à la technologie, la fameuse combinaison JEI + CIR + BPI France. Comme je l’avais dit aux Echos il y a quelques temps, sans cette combinaison nous serions sans doute ailleurs, mais ces dispositifs existent bel et bien, fonctionnent bien, donc je ne comprends pas comment le NYT parvient à écrire que les entrepreneurs disent au revoir à une France qui se plie en quatre pour augmenter les ressources en R&D de ses jeunes entreprises innovantes. Cela ne correspond pas du tout à la réalité. Chez Verteego et Jolicharts, nous disons mille fois merci aux technocrates à l’origine de ces mesures qui nous permettent aujourd’hui d’avoir une équipe formidable au quotidien, des clients fidèles qui nous emmènent chaque année plus loin dans leur intimité, et des projets de dépassement de nous-mêmes tant en matière de R&D&I que de développement au-delà de nos frontières. La réalité, c’est que ce sont les gros patrimoines qui fuient la France en raison d’une fiscalité trop élevée; et ça c’est bien dommage car cela dissipe à la concurrence du savoir-faire de haut niveau (souvent) et de la capacité d’investir (certainement). Et ça stigmatise encore plus ‘les riches’ alors que les riches sont justement une denrée rare. Et ça crée une pression improductive, force contraire de la fonction de réussir! La réalité, c’est que comme me l’a souvent dit l’un de nos actionnaires de la première heure, Jérémie Berrebi, il est plus facile en France de divorcer que de se séparer d’un salarié. L’Angleterre a fait pas loin de 3% de croissance de PIB au Q4 2013 contre même pas 1% pour la France: la faute à la frilosité des entreprises françaises à réembaucher pour suivre la reprise! C’est effectivement se tirer une balle dans le pied. On le sait. La réalité, c’est que la France ne sait pas progresser par petites touches en raison des nombreux micro-groupes d’intérêts qui abusent de leur fonction économique pour bloquer le pays à la moindre proposition de mesure qui toucherait à leurs intérêts immédiats. La France, peut-être par manque de talent de ses politiques, ne sait faire que dans la révolution, pas dans l’évolution. Bon alors bien sûr, le revers de la médaille est qu’en France plus qu’ailleurs, malheureusement, even dead sausages can fly! Il y a tellement d’aides que certaines sociétés en oublient de se focaliser sur la valeur ajoutée clients et utilisateurs pour chasser les primes et les prix: je les appelle les saucisses mortes mais quand même volantes. But this is another story.