La nouvelle économie de la rareté

Anvers

Le passage d’une économie de l’abondance à une économie de la rareté dans le monde post-pandémie Covid nous rappelle, n’en déplaise aux séditieux de tous bords, que nous ne vivons pas dans l’économie globale financiarisée que dénoncent les démagogues, mais bien dans un monde où les mouvements de choses et de personnes constituent le moteur de la performance économique des entreprises.

Nous évoluons déjà dans une économie de la rareté sur au moins 3 aspects :
– un déficit de flux ;
– un déficit de biens ;
– un déficit de talents.

Ces trois difficultés à s’approvisionner, combinées à un déficit d’offre, face à une demande augmentée de l’épargne dormante des consommateurs dopée par plusieurs mois de confinement, engendre une pression inflationniste mondiale qui, partout, perturbe les entreprises industrielles. J’en suis le témoin chez Welcomr, où, par exemple, 100% de nos fournisseurs de mécatronique nous ont annoncé cet été, avec quelques semaines de préavis, des hausses de prix allant de 3% à 10%.

Mais d’où vient ce triple déficit ?

***

Le déficit de flux est une conséquence directe de la propagation du virus Covid.
Le confinement de la majorité des économies mondiales pour des durées indéterminées en 2020 a engendré la mise à l’arrêt de nombreux navires par les armateurs.
Cependant, leur remise à flot plus rapide que prévue n’a pas pu être immédiate, tous les navires nécessitant des maintenances et des réparations qui – par définition – ne peuvent avoir toutes lieu en même temps et au même endroit. Par ailleurs, ces mêmes incertitudes ont conduit ces armateurs à remettre en question les calendriers de livraison de nouveaux navires.
D’autre part, le virus Covid lui-même ralentit certaines opérations en mer : prenons l’exemple du Port d’Anvers qui est le second port européen derrière celui de Rotterdam. Le Port d’Anvers se situe dans l’hinterland, c’est-à-dire que contrairement à celui de Marseille ou du Havre, il n’est pas directement sur la mer mais nécessite que les navires empruntent des chemins navigables, parfois étroits, pour jusqu’aux quais dotés des équipements nécessaires à la rupture de charge. Donc, comme ces voies sont étroites, elles nécessitent un certain tour de main, une expertise qui historiquement a justifié la constitution par la capitainerie du Port d’Anvers d’une brigade de commandants à résidence, c’est-à-dire salariée de l’autorité portuaire, commandants qui sont dépêchés par vedette sur les supertankers, les porte-conteneurs, les vraquiers et autres minéraliers dans le but de réaliser, en lieu et place du commandant de bord titulaire du navire, les manoeuvres de circulation nécessaires jusqu’à l’arrimage. Imaginez donc qu’en cas de contamination au Covid de l’un des capitaines du Port d’Anvers, c’est toute la brigade qui est « cas contact », et donc le Port d’Anvers tout entier qui se retrouve paralysé. Avec les conséquences que l’on imagine sur la file d’attente des cargos à l’entrée du Port, et les retards de livraison en cascade qui en résultent. Avec une marine marchande qui compense doublement le manque à gagner sur les prix d’affrètement des conteneurs : celui des bateaux retardés par ce genre de perturbations, et aussi celui lié aux cargos cloués au sol par les problèmes de remise en état et les retards de livraison des nouveaux navires afférents.
A cette crise capacitaire du transport maritime s’ajoute des perturbations dans le fret aérien. Vous savez comme moi que chaque avion dédié au transport de voyageurs comprend un compartiment dédié aux colis et au courrier. Or, le transport de voyageurs étant loin de ses niveaux de 2019, et les avions cargo opérationnels étant déjà tous mobilisés, la demande en affrètements par voie aérienne – en partie comme une voie de repli aux difficultés du transport maritime – dépasse largement la demande, ce qui n’aide pas !

Le déficit de biens est quant à lui une conséquence indirecte de la crise sanitaire. Chose rarissime dans l’histoire économique, la plupart des entreprises, partout dans le monde, ont pris, exactement au même moment, la décision d’augmenter leurs niveaux de stocks de sécurité. En conséquence de quoi, la loi de l’offre et de la demande a naturellement engendré une hausse des prix. Sauf qu’à niveaux de production constants (car déployer des machines-outils et des techniciens pour les opérer dans de nouveaux locaux d’activité ne se fait pas en un jour), la hausse des prix est entretenue par des pénuries qui touchent tour à tour toutes les catégories d’achat. L’ambiance pénurique est accélérée par la décision de la Chine d’augmenter les stocks stratégiques des entreprises dont l’Etat est actionnaire à deux années – ainsi que l’avait révélé le Nikkei Asian Review pour la firme Huawei par exemple fin mai 2020 qui s’est constituée des stocks de puces américaines pour deux ans.
Ensuite, en ce qui concerne la crise des semi-conducteurs et des puces, la crise sanitaire a engendré plusieurs accélérations dont celle de la diffusion des usages numériques, qui a pour conséquence directe l’augmentation du taux d’équipement des ménages et des entreprises en objets informatiques (ordinateurs, tablettes, smartphones, et autres objets connectés). Or, augmenter la capacité de production de tels composants nécessite une certaine ambition commerciale, prend du temps et nécessite des investissements que des entreprises embourbées dans de complexes opérations de remise en état de bon fonctionnement des lignes et des cadences de production n’étaient pas encore en mesure de réaliser.
Enfin, la pression inflationniste que les flux physiques, que nous avons expliquée précédemment, rend le transport de certains matériaux pondéreux, tels que le bois ou le carton, peu rentable comparativement à d’autres biens à plus forte valeur ajoutée favorisés par les transporteurs, ce qui entraîne une pénurie dans l’approvisionnement de pondéreux facile à expliquer mais difficile à résorber.

Le déficit de talents sera quant à lui le serpent de mer du XXIème siècle. Il était lancinant avant que n’existe la crise Covid, en particulier dans les profils techniques (ingénieurs, techniciens), scientifiques (et pas seulement dans la santé) et commerciaux, mais il est exacerbé par l’apparition du télétravail. Pourquoi ? Tout simplement car le télétravail permet aux entreprises les plus puissantes d’aller chercher des talents dans les contrées les plus reculées, et donc d’instaurer une concurrence nouvelle aux employeurs nichés dans des bassins d’emploi autrefois protégés par leur distance aux métropoles ou par leur enclavement. Le télétravail nécessite une organisation par processus documentés qui favorise les entreprises qui disposent d’un middle-management. Le télétravail est donc mécaniquement plus néfaste aux PME-PMI et aux ETI, où les relations informelles contribuent à la qualité, dont les effectifs affectés aux fonctions non productives sont mathématiquement plus ténus que dans les grands groupes qui sont organisés autour d’un management intermédiaire.
Deux tendances me donnent toutefois de quoi entretenir un certain optimisme : primo, l’émergence de l’intelligence artificielle pour rendre les talents qui sauront l’utiliser à bon escient plus productifs ; deuzio, le formidable coup de boost au e-Learning qu’a donné la Covid à nos pratiques. L’offre existait depuis deux décennies mais avait du mal à percer. La Covid a ancré les usages du e-Learning dans nos quotidiens, semble-t-il définitivement. Sur Internet, on trouve de quoi se former à tout, y compris gratuitement. C’est une chance inouïe et inédite, y compris pour redonner à l’ascenseur social une réalité et enterrer définitivement l’expression de fracture numérique.

***

En conclusion, soulignons que le lecteur attentif n’aura pas manqué de relever que dans le titre de ce blog post, « l’économie de la rareté », il y a un jeu de mots : nous entrons dans un cycle économique semé de difficultés de sourcing de composants comme de talents, nous les avons largement commentés, mais nous avons également l’opportunité de faire l’économie de cette rareté.
Par faire l’économie de cette rareté, nous entendons qu’il est possible de minimiser le coût de cette rareté. Comment cela ? En accélérant notre transition environnementale et sociale. Cela suppose un plan dont l’exécution comprend a minima ces trois actions :
– des re-conceptions de produits en évitant les terres rares, les métaux critiques et les matériaux trop exposés aux variations des prix des matières premières tels que le sont les polymères,
– des chaînes logistiques redondées où le train (ex. les nouvelles routes de la Soie) peut prendre le relai du bateau et réciproquement, ou, quand cela est possible, des circuits plus courts voire locaux , et où des composants peuvent être substitués à d’autres en cas de nécessité,
– et enfin, une implication accrue des décideurs en entreprise dans les relations avec les organismes de formation de proximité avec leurs centres de production (bureaux, agences, usines, entrepôts,…). En effet, les relations avec le monde académique sont devenues plus stratégiques que jamais à l’aune des difficultés généralisées de recrutement à l’échelle mondiale et du développement du télétravail.

Une réflexion au sujet de « La nouvelle économie de la rareté »

  1. Merci Jéremy pour cet éclairage, que je partage du haut de mes 60 ans dont 40 années vécus au rythme de crises successives plus ou moins longues et violentes, 35 à transmettre des Savoirs d’une manière ou d’une autre, et 30 à travailler régulièrement voire souvent depuis chez moi ou ailleurs…

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