La soif des machines

Google a publié il y a quelques semaines un chiffre passé presque inaperçu : 41 milliards de litres d’eau consommés en 2025. Une hausse de 34 % en un an, plus du double du niveau de 2021, portée presque entièrement par les centres de données. Le nuage (cloud), décidément, a soif. Et force est de constater que la question dérange moins que celle de l’électricité, dont tout le monde parle, alors que l’eau me paraît la plus complexe des deux. Quatre années passées à digitaliser des bassins versants laissent des réflexes ; le premier consiste à demander, devant tout projet industriel, d’où l’eau vient et où l’eau retourne.

Reprenons la chaîne par le début. Plus de modèles, donc plus de calcul, donc plus de centres, donc plus d’électricité, plus d’eau, plus de métaux. Rien de mystérieux là-dedans, et tout le problème tient dans la pente.

Compter ce que pèse un nuage

L’Agence internationale de l’énergie a fait les comptes. 415 TWh consommés par les centres de données en 2024, environ 945 attendus en 2030, un peu plus que la consommation du Japon. Les serveurs dédiés à l’IA croissent de l’ordre de 30 % par an, et l’AIE prolonge la courbe vers 1 200 TWh en 2035, tout en reconnaissant que les scénarios divergent fortement. Tentative de prospective : personne ne sait. Principe de précaution : se préparer au scénario le moins favorable.

La géographie dit le reste. États-Unis et Chine concentrent près de 80 % de la hausse attendue. Les centres américains consommeront en 2030 davantage d’électricité que l’aluminium, l’acier, le ciment et la chimie du pays réunis, toujours selon l’AIE. L’Irlande, cas d’école, consacre déjà plus d’un cinquième de son électricité nationale aux centres de données, 21 % dès 2023 d’après l’office statistique local. À ce niveau, le mot de politique énergétique ne convient plus ; celui de dépendance, si.

L’objection classique invoque l’efficacité. Sauf que l’objection a un siècle et demi de retard. Les modèles deviennent plus sobres par requête, les indicateurs s’améliorent, la demande totale grimpe quand même, l’usage courant toujours plus vite que la technique. Jevons observait déjà le phénomène sur le charbon anglais en 1865. L’efficacité reste indispensable ; en faire une politique revient à écoper avec une passoire.

L’eau ne se fabrique pas

L’électricité se produit ; l’eau se partage. Voilà pourquoi le sujet me semble plus rude. L’AIE évalue la consommation d’eau des centres de données à quelque 560 milliards de litres en 2023, aux deux tiers indirecte via la production électrique, et attend un doublement vers 2030. Côté américain, le Lawrence Berkeley National Laboratory anticipe que la consommation directe des sites pourrait doubler, voire quadrupler, entre 2023 et 2028.

Rapporté à l’agriculture, le volume reste modeste, et l’argument revient dans toutes les bouches du secteur. L’argument oublie cependant la géographie. Un prélèvement se juge à l’échelle d’un bassin, jamais à l’échelle du globe, et un refroidissement évaporatif installé en zone de stress hydrique concurrence l’eau potable, l’irrigation et les milieux (donc la biodiversité et ses habitats), quels que soient les pourcentages mondiaux. Un seul site de Google, à Council Bluffs dans l’Iowa, a consommé 3,8 milliards de litres en 2024. Les Pays-Bas ont découvert qu’un centre avait prélevé 84 millions de litres en pleine sécheresse ; un moratoire a d’ailleurs suivi. L’Espagne, l’Uruguay, le Chili ont connu leurs propres bras de fer avec les géants de la technologie.

Les agences de bassin que j’ai fréquentées savent au mètre cube près ce qui entre et sort d’une retenue. Demandez-leur ce que le numérique prélève sur leur périmètre : la réponse, souvent, tient dans un haussement d’épaules. Le règlement délégué européen 2024/1364 commence à combler ce vide, avec déclaration annuelle d’énergie et d’eau pour tout centre au-delà de 500 kW, et les Nations unies ont lancé en juin dernier une initiative mondiale de publication. Mesurer ne suffit pas ; ne pas mesurer condamne.

Des métaux sous licence

Le calcul repose sur des métaux dont une seule puissance tient le robinet. Raffinage des terres rares très majoritairement chinois, autour de 80 % du gallium et du germanium produits en Chine. Pékin a mis ces deux derniers sous licence d’exportation dès juillet 2023, en a interdit la vente aux États-Unis en décembre 2024, puis a soumis à licence sept terres rares et les aimants permanents en avril 2025.

La trêve de Busan, fin octobre 2025, n’a suspendu que le dernier étage de la fusée, et pour un an seulement. Les restrictions structurantes de décembre 2024 et d’avril 2025 demeurent, et l’échéance de novembre 2026 tombera en pleine renégociation globale. Pendant ce temps, chaque gigawatt de centre appelle du cuivre pour les réseaux, des aimants pour les éoliennes censées l’alimenter, du lithium pour le stockage. L’Europe a son règlement sur les matières premières critiques, avec objectifs d’extraction et de recyclage ; ouvrir une mine demande dix ans, la Chine a mis vingt-cinq ans à bâtir sa filière. Le compte n’y est pas, tout du moins pas avant longtemps.

Reste le sujet dont personne ne veut : la provenance. Cobalt et coltan congolais, terres rares raffinées loin des regards ; l’acheteur final d’un accélérateur ignore, en pratique, ce que contiennent ses puces et d’où viennent les aimants de ses ventilateurs. Les règles sur les minerais de conflit couvrent l’étain, le tantale, le tungstène et l’or ; ni les terres rares, ni le cobalt à l’échelle voulue. La zone grise arrange tout le monde, donc la zone grise dure.

Ce qu’on peut exiger, ce que les géants doivent prouver

Un centre de données passe par trois guichets : le raccordement électrique, le permis de construire, l’autorisation de prélèvement. Trois occasions de poser des conditions, sans rien interdire ni subventionner en aveugle. Free cooling obligatoire partout où le climat le permet. Circuit fermé ou refroidissement à air en zone tendue, interdiction de l’eau potable en tour évaporative. Plafond d’efficacité énergétique sur les nouveaux sites, comme l’Allemagne l’impose déjà ; valorisation de la chaleur fatale, comme la France l’exige depuis janvier avec un facteur de réutilisation d’au moins 0,20 au-delà de 1 MW, pour un gisement national que l’ADEME situe entre 4 et 13 TWh à l’horizon 2035. Rien à inventer : tout existe quelque part, morceau par morceau. Manque l’assemblage.

Sur l’énergie, un seul critère vaut la bataille : l’additionnalité. Un contrat d’achat renouvelable soldé en certificats annuels déshabille le réseau au lieu de l’étoffer. Exiger des capacités nouvelles, du stockage et une couverture heure par heure en échange d’un raccordement prioritaire transformerait la vague en levier : l’AIE attend plus de 450 TWh de renouvelables supplémentaires pour les centres d’ici 2035, autant en faire des électrons neufs. La vitesse administrative est une monnaie ; que la file d’attente des permis récompense les projets exemplaires. Le futur Cloud and AI Development Act européen prend d’ailleurs cette direction en conditionnant ses assouplissements à l’efficacité énergétique, à la gestion de l’eau et à la circularité.

Les États n’ont pas le monopole de l’exigence ; les géants de la tech peuvent prendre les devants : ils en ont les moyens et le savoir-faire. Publier la liste des fonderies et raffineries, faire auditer par des tiers, refuser les zones de conflit, étendre volontairement au cobalt et aux terres rares les diligences prévues pour l’or : rien de tout cela n’attend une loi, et des groupes qui imposent leurs standards de cybersécurité au moindre sous-traitant sauront (s’)imposer des standards de provenance. Côté eau, Microsoft annonce des centres conçus sans évaporation, Google déclare avoir restitué 78 % de sa consommation en 2025 ; bien. Encore faut-il restituer au bon endroit. Ce que le bassin donne, le bassin doit le retrouver, et compenser à Singapour un prélèvement fait en Aragon ne rend rien à l’Aragon.

S’ajoutent le foncier et le vivant, que le nécessaire débat carbone, écrase cependant trop souvent. Des campus de plusieurs dizaines d’hectares méritent la même discipline que n’importe quelle plateforme logistique : éviter les zones sensibles, limiter l’artificialisation, restaurer sur place, publier un bilan vérifiable. Et puisque la sobriété commence dans le logiciel, une étiquette de coût en ressources par requête, publiée par les fournisseurs de modèles, ferait davantage que dix chartes.

Avant la pénurie

L’ironie de l’histoire, c’est que l’IA fait partie de la réponse. Prévision fine des réseaux, découverte de matériaux, hydrologie de précision, autant de chantiers où le calcul rend déjà des services que j’ai pu constater de près. Rien ne garantit pour autant que l’outil serve la sobriété plutôt que la fuite en avant, et l’histoire industrielle plaide plutôt pour la seconde. Tout se jouera dans des permis, des contrats et des bilans publiés, c’est-à-dire dans des décisions parfaitement humaines. La pénurie décidera à notre place si personne ne décide avant.

La nouvelle économie de la rareté

Anvers

Le passage d’une économie de l’abondance à une économie de la rareté dans le monde post-pandémie Covid nous rappelle, n’en déplaise aux séditieux de tous bords, que nous ne vivons pas dans l’économie globale financiarisée que dénoncent les démagogues, mais bien dans un monde où les mouvements de choses et de personnes constituent le moteur de la performance économique des entreprises.

Nous évoluons déjà dans une économie de la rareté sur au moins 3 aspects :
– un déficit de flux ;
– un déficit de biens ;
– un déficit de talents.

Ces trois difficultés à s’approvisionner, combinées à un déficit d’offre, face à une demande augmentée de l’épargne dormante des consommateurs dopée par plusieurs mois de confinement, engendre une pression inflationniste mondiale qui, partout, perturbe les entreprises industrielles. J’en suis le témoin chez Welcomr, où, par exemple, 100% de nos fournisseurs de mécatronique nous ont annoncé cet été, avec quelques semaines de préavis, des hausses de prix allant de 3% à 10%.

Mais d’où vient ce triple déficit ?

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Le déficit de flux est une conséquence directe de la propagation du virus Covid.
Le confinement de la majorité des économies mondiales pour des durées indéterminées en 2020 a engendré la mise à l’arrêt de nombreux navires par les armateurs.
Cependant, leur remise à flot plus rapide que prévue n’a pas pu être immédiate, tous les navires nécessitant des maintenances et des réparations qui – par définition – ne peuvent avoir toutes lieu en même temps et au même endroit. Par ailleurs, ces mêmes incertitudes ont conduit ces armateurs à remettre en question les calendriers de livraison de nouveaux navires.
D’autre part, le virus Covid lui-même ralentit certaines opérations en mer : prenons l’exemple du Port d’Anvers qui est le second port européen derrière celui de Rotterdam. Le Port d’Anvers se situe dans l’hinterland, c’est-à-dire que contrairement à celui de Marseille ou du Havre, il n’est pas directement sur la mer mais nécessite que les navires empruntent des chemins navigables, parfois étroits, pour jusqu’aux quais dotés des équipements nécessaires à la rupture de charge. Donc, comme ces voies sont étroites, elles nécessitent un certain tour de main, une expertise qui historiquement a justifié la constitution par la capitainerie du Port d’Anvers d’une brigade de commandants à résidence, c’est-à-dire salariée de l’autorité portuaire, commandants qui sont dépêchés par vedette sur les supertankers, les porte-conteneurs, les vraquiers et autres minéraliers dans le but de réaliser, en lieu et place du commandant de bord titulaire du navire, les manoeuvres de circulation nécessaires jusqu’à l’arrimage. Imaginez donc qu’en cas de contamination au Covid de l’un des capitaines du Port d’Anvers, c’est toute la brigade qui est « cas contact », et donc le Port d’Anvers tout entier qui se retrouve paralysé. Avec les conséquences que l’on imagine sur la file d’attente des cargos à l’entrée du Port, et les retards de livraison en cascade qui en résultent. Avec une marine marchande qui compense doublement le manque à gagner sur les prix d’affrètement des conteneurs : celui des bateaux retardés par ce genre de perturbations, et aussi celui lié aux cargos cloués au sol par les problèmes de remise en état et les retards de livraison des nouveaux navires afférents.
A cette crise capacitaire du transport maritime s’ajoute des perturbations dans le fret aérien. Vous savez comme moi que chaque avion dédié au transport de voyageurs comprend un compartiment dédié aux colis et au courrier. Or, le transport de voyageurs étant loin de ses niveaux de 2019, et les avions cargo opérationnels étant déjà tous mobilisés, la demande en affrètements par voie aérienne – en partie comme une voie de repli aux difficultés du transport maritime – dépasse largement la demande, ce qui n’aide pas !

Le déficit de biens est quant à lui une conséquence indirecte de la crise sanitaire. Chose rarissime dans l’histoire économique, la plupart des entreprises, partout dans le monde, ont pris, exactement au même moment, la décision d’augmenter leurs niveaux de stocks de sécurité. En conséquence de quoi, la loi de l’offre et de la demande a naturellement engendré une hausse des prix. Sauf qu’à niveaux de production constants (car déployer des machines-outils et des techniciens pour les opérer dans de nouveaux locaux d’activité ne se fait pas en un jour), la hausse des prix est entretenue par des pénuries qui touchent tour à tour toutes les catégories d’achat. L’ambiance pénurique est accélérée par la décision de la Chine d’augmenter les stocks stratégiques des entreprises dont l’Etat est actionnaire à deux années – ainsi que l’avait révélé le Nikkei Asian Review pour la firme Huawei par exemple fin mai 2020 qui s’est constituée des stocks de puces américaines pour deux ans.
Ensuite, en ce qui concerne la crise des semi-conducteurs et des puces, la crise sanitaire a engendré plusieurs accélérations dont celle de la diffusion des usages numériques, qui a pour conséquence directe l’augmentation du taux d’équipement des ménages et des entreprises en objets informatiques (ordinateurs, tablettes, smartphones, et autres objets connectés). Or, augmenter la capacité de production de tels composants nécessite une certaine ambition commerciale, prend du temps et nécessite des investissements que des entreprises embourbées dans de complexes opérations de remise en état de bon fonctionnement des lignes et des cadences de production n’étaient pas encore en mesure de réaliser.
Enfin, la pression inflationniste sur les flux physiques, que nous avons expliquée précédemment, rend le transport de certains matériaux pondéreux, tels que le bois ou le carton, peu rentable comparativement à d’autres biens à plus forte valeur ajoutée favorisés par les transporteurs, ce qui entraîne une pénurie dans l’approvisionnement de pondéreux facile à expliquer mais difficile à résorber.

Le déficit de talents sera quant à lui le serpent de mer du XXIème siècle. Il était lancinant avant que n’existe la crise Covid, en particulier dans les profils techniques (ingénieurs, techniciens), scientifiques (et pas seulement dans la santé) et commerciaux, mais il est exacerbé par l’apparition du télétravail. Pourquoi ? Tout simplement car le télétravail permet aux entreprises les plus puissantes d’aller chercher des talents dans les contrées les plus reculées, et donc d’instaurer une concurrence nouvelle aux employeurs nichés dans des bassins d’emploi autrefois protégés par leur distance aux métropoles ou par leur enclavement. Le télétravail nécessite une organisation par processus documentés qui favorise les entreprises qui disposent d’un middle-management. Le télétravail est donc mécaniquement plus néfaste aux PME-PMI et aux ETI, où les relations informelles contribuent à la qualité, dont les effectifs affectés aux fonctions non productives sont mathématiquement plus ténus que dans les grands groupes qui sont organisés autour d’un management intermédiaire.
Deux tendances me donnent toutefois de quoi entretenir un certain optimisme : primo, l’émergence de l’intelligence artificielle pour rendre les talents qui sauront l’utiliser à bon escient plus productifs ; deuzio, le formidable coup de boost au e-Learning qu’a donné la Covid à nos pratiques. L’offre existait depuis deux décennies mais avait du mal à percer. La Covid a ancré les usages du e-Learning dans nos quotidiens, semble-t-il définitivement. Sur Internet, on trouve de quoi se former à tout, y compris gratuitement. C’est une chance inouïe et inédite, y compris pour redonner à l’ascenseur social une réalité et enterrer définitivement l’expression de fracture numérique.

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En conclusion, soulignons que le lecteur attentif n’aura pas manqué de relever que dans le titre de ce blog post, « l’économie de la rareté », il y a un jeu de mots : nous entrons dans un cycle économique semé de difficultés de sourcing de composants comme de talents, nous les avons largement commentés, mais nous avons également l’opportunité de faire l’économie de cette rareté.
Par faire l’économie de cette rareté, nous entendons qu’il est possible de minimiser le coût de cette rareté. Comment cela ? En accélérant notre transition environnementale et sociale. Cela suppose un plan dont l’exécution comprend a minima ces trois actions :
– des re-conceptions de produits en évitant les terres rares, les métaux critiques et les matériaux trop exposés aux variations des prix des matières premières tels que le sont les polymères,
– des chaînes logistiques redondées où le train (ex. les nouvelles routes de la Soie) peut prendre le relai du bateau et réciproquement, ou, quand cela est possible, des circuits plus courts voire locaux , et où des composants peuvent être substitués à d’autres en cas de nécessité,
– et enfin, une implication accrue des décideurs en entreprise dans les relations avec les organismes de formation de proximité avec leurs centres de production (bureaux, agences, usines, entrepôts,…). En effet, les relations avec le monde académique sont devenues plus stratégiques que jamais à l’aune des difficultés généralisées de recrutement à l’échelle mondiale et du développement du télétravail.