Les routes commerciales : nerfs de la mondialisation, lignes de pouvoir

Les routes commerciales, qu’elles empruntent la terre comme la mer, sont une réalité millénaire.

Les flux qui les empruntent sont en croissance constante. Logique, car le commerce international n’a jamais cessé de s’intensifier. Ainsi, le volume d’échanges de marchandises a été multiplié par plus de 30 entre 1950 et 2020, tandis que la part du commerce mondial dans le PIB global est passée d’environ 2% au début du XXe siècle à plus de 30% aujourd’hui. Les crises, comme la pandémie, n’ont fait qu’engendrer des contractions ponctuelles sans inverser la tendance de fond.

Pour autant, malgré les progrès fulgurants des transports, de la conteneurisation et des technologies satellites pour l’optimisation des tracés d’acheminement, la réalité de la géographie reste immuable. Les mers, les détroits, les fleuves, les montagnes et les distances physiques conditionnent encore, plus qu’on ne l’imagine, les routes, les coûts et les délais. Un message numérique peut traverser le monde en quelques millisecondes, mais un conteneur, un baril ou un chargement de céréales reste soumis à la gravité, à la météo, à la topographie et aux règles de ceux qui contrôlent les passages.

Le détroit de Malacca, par exemple, est un passage historique essentiel entre l’océan Indien et l’Asie orientale, emprunté depuis des siècles par les navires transportant épices, soie, métaux précieux et biens de luxe. Ce fut aussi un lieu de piraterie, de rivalités locales et de contrôle stratégique, où la maîtrise du passage signifiait marge commerciale et influence politique.
Aujourd’hui, Malacca reste un goulet d’étranglement majeur : y transitent plus du quart du commerce maritime mondial et près de la moitié du pétrole transporté par voie maritime. Ce détroit nous rappelle que la géographie ne se dématérialise pas. Même dans un monde numérique, le passage des produits tangibles reste un enjeu de contrôle, de sécurité et de rente.

C’est précisément sur le contrôle des passages que nous nous penchons aujourd’hui.

Les passages stratégiques : Malacca, Ormuz, Suez, Panama et le Rhin

L’actualité de la guerre dans le Golfe Persique nous rappelle que le détroit d’Ormuz s’inscrit dans la même logique : un passage réduit, mais indispensable, où transite environ le cinquième du pétrole transporté par voie maritime. À chaque tension, les prix réagissent, les approvisionnements se crispent, et les conséquences sur le prix à la pompe touchent les pays les plus vulnérables. Dans ce type d’économies, une hausse brutale aux pompes alimente l’inflation, fragilise le pouvoir d’achat et peut fragiliser la paix sociale et donc l’équilibre politique.

Le canal de Suez joue un rôle similaire. Il concentre une part colossale des échanges entre l’Europe et l’Asie, et toute perturbation, accidentelle ou politique, se traduit par des détours, des surcoûts et des réorganisations de chaînes d’approvisionnement. Ainsi, le Président égyptien Nasser avait compris avant tout le monde qu’en matière d’énergie, celui qui contrôle la route prend de l’importance tant aux yeux des producteurs qu’à ceux des marchés consommateurs – ce qui avait conduit à crise de Suez liée à la nationalisation du canal en 1956, canal qui auparavant était co-détenu par des intérêts français et britanniques.

Le détroit de Malacca ajoute une dimension supplémentaire, en raison de sa position au carrefour de grandes puissances : congestion, risques de piraterie et enjeux géopolitiques entre la Chine, l’Inde, les États‑Unis et certains pays riverains, font de la région l’un des nœuds les plus sensibles de la mondialisation maritime.

Le canal de Panama est quant à lui exposé aux conséquences des dérèglements climatiques. En 2023–2024, la baisse des niveaux d’eau a forcé la réduction des transits et du poids des cargaisons, perturbant les flux entre l’Atlantique et le Pacifique. Le canal dépend de l’eau douce pour ses écluses, et les sécheresses répétées menacent son statut de passage de choix, d’autant plus que les États‑Unis, qui ont longtemps contrôlé le canal, scrutent avec une attention renouvelée cette infrastructure stratégique.

Le Rhin, en Europe, montre que la même logique vaut à l’intérieur des continents. A l’été 2022, des niveaux d’eau très bas ont obligé les péniches à naviguer à moitié chargées, renchérissant les coûts et mettant en évidence la fragilité d’un corridor fluvial vital pour l’industrie allemande et européenne. Là encore, la sécheresse devient un facteur de sécurisation économique : l’eau n’est plus seulement une question environnementale, mais un enjeu de souveraineté logistique.

Canal Istanbul : pharaonique projet de “doublement” du Bosphore

Le Bosphore, lui, illustre un autre type de réaction : celle de la redéfinition des passages stratégiques. Le projet de Canal Istanbul, porté par le pouvoir turc, entend construire un canal artificiel parallèle au détroit, destiné à désengorger le trafic maritime et à capter des recettes de transit supplémentaires. À l’image d’un canal de secours, visant à doubler un détroit du Bosphore étroit où les accidents de navires présenteraient, d’après le pouvoir turc, des risques pour les populations qui vivent le long des berges d’Istanbul, ce dispositif pharaonique, qui doit relier la mer Noire à la mer de Marmara, s’inscrit dans une logique de maîtrise nationalisée des passages maritimes, au risque de fragiliser durablement les équilibres environnementaux et de creuser la méfiance des pays riverains.

Le projet ne suscite de consensus ni à l’échelle domestique (la municipalité d’Istanbul étant aux mains de l’opposition), ni à l’international : la Russie et l’Union Européenne doutent de la légitimité juridique et de la sécurité d’un tel canal, alors que le Traité de Montreux encadre déjà la navigation dans le détroit de Bosphore et, de fait, la présence navale dans la mer Noire. Ce que ce projet révèle surtout, c’est une volonté turque de reprendre la main sur un passage critique pour gagner en influence politique et économique sur la route entre l’Asie, l’Europe et la mer Noire.

Les Nouvelles Routes de la Soie contre Stratégie Indo-Pacifique : un réseau mondial de corridors qui cristalise la rivalité Chine – Inde

Sur la terre ferme, la Chine construit un réseau global d’infrastructures sous l’initiative des Nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiative). Aujourd’hui, 155 pays sont membres de ce dispositif, couvrant la quasi‑totalité des pays d’Asie (sauf l’Inde, le Japon, Israël et le Bhoutan), la majeure partie de l’Afrique, ainsi que de nombreux États d’Europe, d’Amérique latine et d’Océanie. Parmi les États engagés, on retrouve des puissances importantes comme le Vietnam, l’Indonésie, le Pakistan, le Kazakhstan, la Turquie, l’Arabie saoudite, le Brésil ou encore la Grèce, qui illustrent la capacité de ce projet à relier les grandes zones de production, de consommation et de transit.

Derrière ce tissu d’alliances visant en apparence à « raccourcir » la géographie, se cache une logique unifiée : la Chine cherche à sécuriser des corridors fixés par ses propres choix, à réduire sa vulnérabilité extérieure et à exporter sa capacité de financement, de construction et de standardisation. La Chine obtient en échange l’accès à de nouveaux marchés, la possibilité de détourner des flux commerciaux et une influence politique indirecte sur les États dépendants de ses infrastructures et de ses financements.

En face, l’Inde, avec le soutien de la France, des États‑Unis, de l’Union Européenne, de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, de l’Allemagne, de l’Italie et d’autres pays, développe le corridor IMEC (India‑Middle East Economic Corridor), porté politiquement par le duo Modi‑Macron et coordonné pour la France notamment par Gérard Mestrallet, ancien P-DG d’Engie, et envoyé spécial du Président de la République auprès des partenaires du projet. Ce projet entend offrir une alternative aux corridors chinois, en reliant l’Inde au Golfe puis à l’Europe par un ensemble de voies ferroviaires, portuaires, énergétiques et numériques.

L’Inde, soutenue par les États‑Unis, le Japon, l’Australie, le Royaume‑Uni, la France, et d’autres alliés, pousse également une stratégie indo‑pacifique qui vise à sécuriser les détroits, les débouchés maritimes et les corridors de passage entre l’Asie, l’océan Indien et l’Océanie. D’une certaine manière, l’IMEC prolonge la stratégie indo-pacifique par une infrastructure multi-modale.

Personnellement, je vois dans la question des Nouvelles Routes de la Soie vs. le Corridor IMEC la manifestation d’un découplages idéologiques des civilisations, l’avatar d’un schisme tectonique profond, l’initialisation d’une sorte de guerre froide 2.0. Après tout, pour paraphraser la formule de Clausewitz, l’économie est la continuation de la guerre et de la politique par d’autres moyens.

Les faveurs convoitées et les cartes des alliances

Dans ce jeu, les marchandises circulent, mais aussi des faveurs politiques, économiques et normatives. La Chine cherche à transformer ses investissements en avantage stratégique durable : elle veut des routes sécurisées pour ses exportations et ses importations, des États économiquement dépendants, et une liberté de manœuvre accrue dans les enceintes internationales. Les alliés de la Chine sont des pays en quête de financements, d’investissements dans les infrastructures, de marchés pour leurs marchandises, souvent au prix d’un alignement plus ou moins tacite sur sa vision géopolitique, ou a minima d’une forme de complaisance tacite sur les sujets qui fâchent – notamment les quatre territoires les plus sensibles aux yeux de Pékin : le Tibet, le Xinjiang, Taiwan et Hong Kong.

À l’opposé, le G7, l’Inde, certains États du Golfe, ainsi qu’une partie de l’Asie et de l’Europe construisent un espace de coopération qui cherche à limiter la dépendance à la Chine, tout en s’appropriant une part de la rente de passage. Leurs objectifs sont clairs : sécuriser les détroits et les canaux, contrôler ou influencer les principaux corridors de transit, s’assurer la loyauté de pays clés du Golfe, de l’Asie et de l’Afrique, et, surtout, préserver une marge de manœuvre politique et économique dans un monde de plus en plus compartimenté.

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Je conclus en rappelant l’évidence : maîtriser la géographie des routes, c’est aussi lire la géopolitique des alliances, et actuellement, celles-ci en disent long sur la recomposition en cours de l’ordre mondial. Les logiques de blocs, que l’on croyait révolues depuis la chute du mur de Berlin, sont revenues sous des formes nouvelles : si tout le monde a en tête la guerre que se livrent les grandes puissances sur la course à la technologie en général et à l’intelligence artificielle en particulier, les routes commerciales, qui associent les destins des pays qu’elle traverse, en sont indubitablement l’une d’elles.

Face aux extrêmes : l’importance de la stabilité institutionnelle pour le redressement de l’économie française

La France doit en grande partie – ce qui fut pendant longtemps – sa notation AAA et ses emprunts obligataires à des taux décorrelés de sa capacité à rembourser sa dette, à l’extraordinaire stabilité politique de la Cinquième République. Cette stabilité attire les multinationales, qui trouvent en France un environnement institutionnel prévisible et fiable. Ainsi, la lisibilité des institutions françaises dans le temps long explique largement pourquoi la France est régulièrement célébrée par les classements comme première terre d’accueil des investissements étrangers en Europe. La création d’emplois, pour perdurer, préfère des règles du jeu impopulaires mais connues, à des mesures d’attractivité spectaculaires mais éphémères.

Cependant, la récente dissolution surprise de l’Assemblée nationale a entraîné un séisme politique qui a pris de court les décideurs économiques, dont l’immense majorité est silencieuse face aux enjeux critiques auxquels les Français font face. Même si je suis pour ma part convaincu que les entreprises ont une fonction citoyenne, et que la Cité attend par conséquent de leurs représentants qu’ils jouent leur rôle, ce silence des grands patrons peut se comprendre : les dirigeants des entreprises publiques comme privées ne veulent pas créer de remous parmi leurs salariés, dont certains votent pour les extrêmes LFI et RN, ni perturber les relations commerciales avec leurs fournisseurs, clients, actionnaires, partenaires etc., qui eux aussi, statistiquement, ont trempé dans les votes populistes.

Pourtant, les dirigeants ont une responsabilité, celle de prendre soin de leur terrain de jeu sur tous les plans : humain, environnemental, économique, sociétal. Et les dirigeants d’entreprises françaises sont, par construction, des patriotes convaincus qu’il fait bon entreprendre en France. Certes, le pays cultive ses imperfections et a le don de faire sortir du chapeau des problèmes tous plus incongrus les uns que les autres. Mais quelle diversité ! Quelle créativité ! Quels talents ! D’André Citroën à Xavier Niel, qui a rendu l’usage de la téléphonie mobile accessible au plus grand nombre, de Jean-Luc Lagardère à Bernard Arnault, première fortune du monde, de Marguerite d’Hausen à Marie-Louise Jaÿ, l’Europe nous envie nos génies du business. Ces génies se sont aussi construits parce que la France propose ce petit quelque chose qui fait d’elle un pays unique à la Société des Nations : pays de la Déclaration Universelle des droits de l’homme, la France se veut porteuse d’un message empreint de valeurs d’exemplarité, d’ouverture et de tolérance que l’Occident tout entier s’est approprié comme siennes, et qui habitent l’Union européenne jusque dans sa doctrine de fonctionnement.

La lecture de chacun des trente articles de la Déclaration Universelle des droits de l’homme doit nous appeler à la responsabilité au moment de mettre le bulletin dans nos urnes : les extrêmes appellent au bouleversement de nos institutions. Institutions qui, depuis 1958, ont fait la preuve qu’elles sont les garantes du bon fonctionnement de notre démocratie et de la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, mais aussi de la pérennité des entreprises qui soldent nos paies, et qui créeront demain les emplois de nos enfants. Il ne s’agit pas de ne jamais changer, mais de changer en adéquation avec nos principes qui échappent aux partis des extrêmes. LFI a fondé sa campagne européenne sur un antisémitisme assumé qui se rappelle, de l’Affaire Dreyfus à la Rafle du Vel d’Hiv’, aux pires relents de notre Histoire récente, et mis l’irresponsabilité économique au coeur de son programme en voulant, pour séduire les masses, creuser brutalement un déficit public dont on sait qu’il est déjà difficilement soutenable sans une savante combinaison de développement sans relâche des rentrées fiscales d’une part et de rigueur budgétaire d’autre part. Quant au RN, ses racines profondes puisent dans une xénophobie nauséabonde – la garde rapprochée de la patronne est constituée d’anciens gudards, authentiques fascistes biberonnés à l’idéologie néonazie du national socialisme qui veut d’abord mettre un terme à la liberté de la Presse, puis à l’Etat de droit – malgré la malice qu’il a eue de se constituer durant des années durant une vitrine que certains jugent présentable.

J’ai pour ma part la chance et le plaisir, chez BWI, de diriger une équipe majoritairement constituée de talents étrangers et de Français issus de l’immigration – votre serviteur y compris. Depuis les résultats des élections européennes et l’annonce de la dissolution du Parlement, nous avons déjà subi la rétractation d’un ingénieur à haut potentiel, que nous souhaitions faire venir en France, mais qui, à l’aube de fonder une famille, a jugé l’environnement politique et institutionnel contraire à la douceur et la volupté qu’exige l’arrivée d’un nouveau-né. Cette décision fut évidemment une défaite pour nous qui avions passé du temps à le détecter, à le qualifier, à le sélectionner, pour le talent lui-même qui avait fait le choix courageux de vivre la grande aventure de l’émigration vers la terre d’accueil de Marie Curie et de Tahar Ben Jelloun, et surtout pour la France, qui y perd à jamais les rentrées fiscales et sociales d’une famille éduquée et travailleuse, et de sa descendance. Je vous propose de faire de cet épisode récent, dont je fus aux premières loges, un épiphénomène, une exception, et non la règle. La France se trouverait marginalisée si l’un des partis extrêmes arrivait au pouvoir. Par voie de conséquence, ses élites céderaient aux sirènes de la concurrence internationale, entraînant une perte de compétitivité durable pour nos secteurs industriels, qu’ils fassent notre souveraineté, comme l’aéronautique ou le nucléaire, ou notre fierté, comme la science, le luxe, la gastronomie, ou encore le tourisme.

Les 29 et 30 juin, les 6 et 7 juillet de cette année 2024, ne nous trompons pas de combat : il ne s’agit pas de donner une note à soixante-six années de Cinquième République, à trente-et-une années d’Union Européenne, ni même aux sept années de la présidence d’Emmanuel Macron, mais de rappeler au monde, et de nous conforter dans notre for intérieur, que nous, Français, sommes fidèles aux principes républicains d’attachement à la liberté et à la démocratie, dont nous avons si régulièrement la fatuité de rappeler au monde occidental, qui se les est faites siennes, leur paternité. Si nous sommes vraiment attachés à défendre une certaine idée du monde, alors montrons l’exemple et préservons nos institutions. Préserver nos institutions, c’est la clé de voûte de la stabilité qui a fait notre attractivité et l’enchantement des investisseurs étrangers. Préserver nos institutions, c’est garantir l’avenir économique de la France et des emplois pour nos enfants !

Peut-on encore, en France, éviter une récession ?

A Antibes. Une photo de Reuben Mcfeeters, de Belfast.

La réponse est non. Conséquence d’une conjonction de facteurs dont la Guerre en Ukraine, nous ne pouvons plus éviter la récession en France. En voici les raisons.

Notre économie productive est trop dépendante de tout : à chaque tonne de matière première – plastique, gaz, pétrole, aluminium, cobalt, nickel, café… – que nous faisons venir de l’extérieur sauf le lait et le blé, à chaque composant électronique qui rentre sur le territoire pour y être assemblé lorsque ce n’est pas un produit électronique fini qui arrive, à chaque logiciel anglais, belge ou américain acheté par nos entreprises, à chaque machine japonaise, tchèque ou allemande commandée, l’argent sort de l’hexagone par milliards chaque jour pour n’y rentrer à nouveau épisodiquement, lors de l’achat de produits de luxe ou de séjours hôteliers pour congrès ou vacances.

Si notre déficit commercial n’est pas nouveau, son accélération ne l’est pas non plus. Les remèdes (nos startups devenues scale-ups qui à leur tour s’internationalisent et séduisent une clientèle internationale, la stratégie de réindustrialisation initiée avec la crise du COVID, les programmes de réinvestissement de nos ETI et grandes entreprises fortes des CAPEX non déployés issus des réserves constituées pendant la pandémie et les difficultés à recruter des talents, l’éducation et la formation,…) existent et sont clairement identifiés.

Mais la récession, c’est autre chose. L’arrivée d’une période de récession économique est propulsée par le retour de l’inflation, conséquence directe de deux crises :
– les séquelles du COVID en matière de facture des importations (multiplication par 6 des coûts du transport maritime, pénurie de composants électroniques à l’échelle mondiale avec le facteur aggravant que les grands constructeurs automobiles et informatiques préemptent la moindre nouvelle production de composants) ;
– la guerre en Ukraine dont nous allons parler.

La réalité de la fuite des devises de l’hexagone est exacerbée par la guerre en Ukraine. La guerre en Ukraine nous rappelle notre dépendance – contenue grâce au nucléaire – aux industries d’extraction russes, comme l’arrêt du transport maritime nous eut montré que nos propres usines d’assemblage se mettent à l’arrêt lorsque les usines de fabrication chinoises sont dans l’incapacité de nous livrer.

Le plus grave, c’est que d’autres autocraties comme la Chine et l’Iran observent avec intérêt les difficultés qu’ont les Occidentaux à sanctionner la Russie d’un embargo.
Par exemple, l’Allemagne, pour des raisons de dépendance économique, ne peut s’interdire de commander du gaz russe. Quant au pouvoir hongrois favorable à Poutine, il pèse pour bloquer les décisions de l’Union Européenne et pour ralentir les livraisons d’armes à l’Ukraine.
Quelque part, la Chine a forcément déjà fait le calcul qu’une invasion de Taiwan ne rencontrerait en guise de seules représailles que des discours offusqués de la part des chefs d’Etat occidentaux dont les économies sont de toutes manières dépendantes et dont les conséquences sociales d’un boycott des importations chinoises fragiliserait trop le pouvoir en place pour être envisagé.
Ces facteurs d’incertitudes engendrent l’apparition de nouveaux risques géopolitiques, et ces risques, les entreprises les provisionnent forcément, au moins partiellement, dans leurs comptes en anticipation de leur éventuelle réalisation. Cette création de provisions ralentira le déploiement de capitaux (et donc la modernisation de l’outil de production, et donc la création d’emplois, et donc l’innovation) et diffèrera la création de valeur dans nos économies.

Voilà pourquoi, selon moi, nous ne pouvons plus éviter une entrée en récession. Si Macron est élu demain, celle-ci ne durera qu’une seule année voire deux – Emmanuel Macron ayant déjà su définir et affirmer une stratégie industrielle et numérique pour la France. En 2021, témoin de son attractivité, plus de 1.600 projets d’investissement étrangers ont choisi la France, dont 297 projets allemands qui font de l’Allemagne notre premier « client ».

Les investissements allemands s’arrêteraient net si Le Pen était élue.
Si Marine Le Pen était élue, la récession durerait au moins une décennie (soit les durées conjuguées de son mandat et du suivant) : la défiance des institutions européennes vis-à-vis de notre pays serait telle que nous ne pourrions plus nous appuyer sur le collectif européen pour aller défendre des positions communes et aller chercher des décisions favorables à nos territoires (comme par exemple la réforme du taux minimum d’imposition de 15% sur les multinationales, dite « taxe GAFA »).
Notre isolement politique fragiliserait notre économie en tant que destination touristique, l’image de nos marques de luxe et de nos vins, nos entreprises dans leur quête de conquête commerciale à l’export et d’attraction des talents, et frapperait donc très sévèrement la pérennité de nos emplois.

C’est pourquoi, demain, dans notre intérêt à tous, je vous invite à aller voter pour Emmanuel Macron.

Is France back?

Photo de Caroline De Souza

Les réseaux sociaux furent le théâtre d’un défilé de hashtags du genre #FranceIsBack #TheOtherStartupNation pendant les mois qui suivirent l’élection d’Emmanuel Macron en 2017. Il est vrai que le terrain était largement préparé : la FrenchTech, c’était lorsqu’il était Ministre de l’Economie sous Hollande. Le CICE, dont les effets sur les comptes des entreprises apparurent dès 2016, c’était lorsque Macron était Ministre aussi. Et puis il y eut l’autre idée magique, après la rupture conventionnelle : la Loi Travail de 2016, qui décomplexe employeurs et salariés. Et enfin l’abolition de l’ISF, qui contribue à réhabiliter l’entreprise et l’envie de réussir économiquement ; car l’IFI taxe le vieil argent, celui de la pierre, et quelque part constitue le dernier rempart contre la constitution d’une bulle immobilière. Donc des mesures qui gagnent sans même compter sur les retombées internationales de l’image renvoyée par un Président jeune et svelte, qui clame son ambition, qui maîtrise l’anglais à la perfection, et qui ne faire guère cas de la différence d’âge inhabituelle avec son épouse.

Pourtant, la FrenchTech, c’est aussi un sujet de railleries de la part de nos concurrents européens, et pas qu’au CES Las Vegas, concurrents au premier rang desquels les Allemands ou les Anglais qui nous voient glousser tout haut des cocorico en faisant des selfies, tout en nous observant nous tirer lamentablement dans les pattes entre nous quand l’heure est venue de remporter des marchés – au lieu de patiemment dérouler le lobbying commercial nécessaire pour gagner en équipe des grands marchés stratégiques à l’export. Le CICE, c’est évidemment un pourboire confortable pour l’ensemble du tissu économique, et évidemment aussi un catalyseur de création ou tout du moins de maintien de l’emploi, mais quelqu’un le paie, et ce quelqu’un, c’est l’Etat. Quant à notre Président, il stigmatise, par son parcours et ses codes vestimentaires comme sémantiques, tout ce que la France d’en bas n’a pas.

Cela a donné, contrecoup d’une mesure de limitation de vitesse absolument anodine pour les citadins dont je fais partie, la crise des gilets jaunes. Triste par le vandalisme qu’elle a causé, contre-productive par les problèmes économiques qu’elle a engendré pour les commerces de centre-ville, inquiétante par les violents discours xénophobes qui y furent entendus, désolante pour notre image dans le monde comme pour notre sentiment d’unité, il n’empêche que son anarchisme a laissé entrevoir une fois de plus que la France comptait de nombreux et profonds problèmes sociaux, enracinés dans dans nos petites villes délaissées par l’industrie : des problèmes d’inégalités, des problèmes d’éducation et de formation, des problèmes de retour à l’emploi, des problèmes d’insertion, bref des problèmes de pérennité de notre modèle social, que je résume brutalement ainsi : Pays des Droits de l’Homme, Terre d’accueil et Etat-Providence.

Cependant… Cependant, sur le terrain de l’économie, force est de constater que ça balance pas mal en France, actuellement :

– la conjugaison d’une petite faiblesse conjoncturelle et politique de l’Allemagne, du Brexit, et du marasme italien, fait apparaître la France plus stable et plus forte que ses grands voisins immédiats – car les économies espagnole et helvétique se portent à merveille – ce qui attire des flux investissements étrangers ;

– crise du logement francilienne aidant, des grandes métropoles de Province (Lyon, Bordeaux, Nantes, Lille, Montpellier, Aix-Marseille,…) se réveillent et s’affirment plus qu’auparavant, bénéficiant d’un solde migratoire positif constitué majoritairement de catégories socio-professionnelles élevées en provenance de Région Parisienne, ce qui a pour effet d’offrir de nouvelles options d’implantation à ces fameux investissements directs en provenance de l’étranger, et donc un ré-équilibrage des prix, notamment de l’immobilier en région, hausses favorables à la création d’un patrimoine par des classes moyennes citadines qui auront eu l’idée salvatrice de recourir il y a quelques années à l’endettement pour accéder à la propriété ;

– alors que nous avons pourtant tous les problèmes du monde à former nos jeunes et nos moins jeunes aux grands défis d’aujourd’hui (le digital, l’anglais) et de demain (l’intelligence artificielle, le chinois), il n’a jamais été aussi difficile pour les employeurs de recruter. C’est d’ailleurs devenu leur problème public #1. Mécaniquement, les courbes du chômage sont à la baisse ;

– sur le plan politique, La République en Marche ne compte pas encore d’adversaire, ce qui a pour conséquence de créer de la stabilité ministérielle et du suivi et de la compétence dans les fait de maintenir le cap sur les grands dossiers de réformes, qui sont le fondement de l’élection d’Emmanuel Macron au-delà de son image. Au premier rang desquels, le plus difficile d’entre eux, celui qui doit rendre l’Etat moins gourmand financièrement pour réduire structurellement notre déficit public abyssal. Cela passe par l’instauration de la méritocratie dans l’administration publique, qui n’a foncièrement pas besoin de 5,5 millions de fonctionnaires lorsqu’on compare son efficacité à d’autres pays. Au deuxième rang de ces grands dossiers de réforme, on retrouve un serpent de mer des gouvernements successifs depuis 1995 : la simplification des régimes de retraite, au nombre de 42. Enfin, la nécessaire viabilisation économique de notre schéma d’assurance chômage, beaucoup trop généreux par rapport une fois encore à nos concurrents, et surtout ni soutenable financièrement en temps de crise (c’est un peu la double peine), ni générateur d’agilité dans les compétences que pourraient développer certaines franges largement employables de bénéficiaires des indemnités de chômage.
Une fois ces trois ressorts activés, le temps viendra de s’attaquer sans ancre flottante à nos deux ralentisseurs en chef : nos charges sociales trop élevées et notre ponction fiscale peu flatteuse.

Et ce n’est pas tout ! Pèle-mêle :
– les banques, même si elles ne gagnent pas bien leur vie aux taux de crédit actuels, compensent leurs faibles marges par le volume avec des vannes bien ouvertes en faveur de l’investissement des entreprises dans leur outil industriel qui était vieillissant. Les gagnants de cette facilité d’accès au crédit relativement nouvelle depuis l’inflation galopante des Trente Glorieuses : les PME-PMI un peu, les ETI bien sûr, et même, phénomène inédit de notre histoire économique, les startups ;
– la croissance est là, enfin pas trop quand même, mais toujours plus que l’inflation ;
– la santé boursière des grandes entreprises est certaine, sans non plus que les valorisations ne soient excessives. Ce qui balaye toute idée d’explosion d’une bulle.

Rien n’est parfait, certes. Mais pour une fois, ça va pas mal, malgré les tensions économiques entre la Chine et les Etats-Unis, les tensions diplomatiques aussi (Iran, Hong-Kong, Taiwan,…), ou les difficultés de couple et de moment, au sens physique, au cœur de l’Union Européenne. Donc il y a de quoi être optimiste si structurellement, Macron parvient à venir à bout de son paquet courageux mais longtemps espéré et d’autant plus nécessaire de réformes, et si sur le plan conjoncturel, la géopolitique ne nous rattrape pas dans le sens qu’une guerre entre les Etats-Unis et l’Iran entraînerait, outre une flambée des prix du pétrole que nous importons massivement, un nouveau vent d’incertitude à même de freiner la dynamique économique actuelle dont on sait malgré tout qu’elle ne saurait perdurer sans une résorption durable de la fracture sociale dans l’hexagone. Sans même évoquer la transition énergétique et écologique que nous devons mener de front.

France is Back. Mais notre gouvernement doit avoir le courage d’aller au bout du chemin pour que plus jamais cette expression n’ait à être employée de nouveau.